Sénégal : derrière la « révolution trahie », la bataille du pouvoir entre Sonko et Diomaye

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Pendant des années, ils ont incarné ensemble l'espoir du changement sénégalais. Ils ont fondé le même mouvement. Ils ont affronté les mêmes adversaires. Ils ont connu la prison au nom de la même cause politique. Ensemble, ils ont porté au pouvoir le Pastef et incarné la promesse d'une rupture avec les pratiques politiques du passé. Deux ans après leur victoire historique, le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko se retrouvent pourtant engagés dans l'une des plus graves crises politiques que le Sénégal ait connues depuis l'alternance de 2024.

Le 23 mai 2026, Diomaye Faye a destitué Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre. Officiellement, les divergences portaient sur la gouvernance, le fonctionnement de l'État et les questions d'autorité. Mais depuis lors, les événements ont révélé une réalité plus profonde : une lutte de leadership entre les deux principales figures de la scène politique sénégalaise. La destitution de Sonko a entraîné automatiquement la chute de l'ensemble du gouvernement. Le président devait alors constituer une nouvelle équipe. C'est à ce moment que la crise a véritablement éclaté.

Selon plusieurs observateurs, Ousmane Sonko souhaitait que le nouveau gouvernement soit composé presque exclusivement de cadres du Pastef, le parti qui a conduit l'opposition au pouvoir. Diomaye Faye s'y est opposé. Le président connaît une réalité politique que tout chef d'État finit par découvrir : dans un parti construit autour d'un leader charismatique, la loyauté des militants ne se transfère pas automatiquement aux institutions. Une grande partie du Pastef demeure avant tout fidèle à Sonko. Accepter un gouvernement dominé par les cadres du parti aurait signifié gouverner avec des responsables dont la première loyauté aurait pu aller davantage au président du Pastef qu'au président de la République.

Le refus de Diomaye a entraîné une rupture ouverte. Sonko a alors interdit l'utilisation des cadres du parti dans le nouveau gouvernement. Le résultat est inédit. Le Pastef, formation majoritaire et parti du pouvoir actuel, se retrouve dans une situation paradoxale : au pouvoir institutionnellement, mais dans une posture qui ressemble de plus en plus à celle d'une opposition politique. Le nouveau gouvernement ne compte qu'une poignée de personnalités issues du Pastef, ceux qui n' ont pas suivi les mots d'ordre du leader du parti Ousmane Sonko. Le gouvernement repose désormais sur un équilibre associant technocrates, personnalités indépendantes et représentants d'autres formations politiques. Depuis lors, Ousmane Sonko multiplie les critiques contre la présidence.

Mais surtout, il a méthodiquement consolidé ses propres positions de pouvoir. Redevenu député après sa destitution, il a été élu président de l'Assemblée nationale. Le 6 juin, il a également pris la tête du Pastef, renforçant encore davantage son contrôle sur l'appareil politique. Lors de ce congrès, il a lancé une mise en garde qui a été largement interprétée comme une critique du chef de l'État. « Les révolutions peuvent être détournées, récupérées ou vidées de leur substance lorsqu'elles manquent à la fois d'une doctrine claire et d'une organisation capable de garantir la pérennité du changement. » Quelques jours plus tard, il affirmait encore que la «révolution» sénégalaise était menacée par des interventions extérieures et qu'« aucune tentative de sabotage ne réussira ».

Le désaccord n'est pas seulement personnel. Les deux hommes divergent désormais sur plusieurs questions stratégiques, notamment sur la dette et les relations avec les institutions financières internationales. Diomaye Faye est favorable à de nouveaux financements internationaux pour soutenir son action gouvernementale. Sonko s'y oppose. Pour lui, l'endettement auprès du FMI risque de compromettre les ambitions souverainistes qui avaient porté le Pastef au pouvoir. 

Ces divergences sont réelles. Mais elles ne suffisent peut-être pas à expliquer l'intensité de la crise actuelle. Car au-delà des débats économiques se joue une question plus fondamentale : celle de la légitimité politique. Ousmane Sonko demeure le leader incontesté du mouvement. C'est lui qui devait être candidat à l'élection présidentielle de 2024. C'est autour de sa personne que le Pastef s'est structuré pendant des années. C'est lui qui a mobilisé les foules et porté le projet politique. Lorsque son inéligibilité l'a empêché de concourir, le mouvement s'est tourné vers Bassirou Diomaye Faye. La victoire de ce dernier a été possible grâce à la dynamique politique construite autour de Sonko. 

Mais une fois au pouvoir, les règles changent. Le président devient le détenteur de la légitimité institutionnelle. Le leader du parti conserve la légitimité militante. C'est précisément cette dualité qui semble aujourd'hui au cœur du conflit. Sonko possède le parti, les militants et le Parlement. Diomaye contrôle l'État, les institutions et les forces armées. Chacun dispose donc d'un levier capable de fragiliser l'autre. Avec 130 députés sur 165 et la présidence de l'Assemblée nationale, Sonko pourrait théoriquement faire tomber le gouvernement. Il a d'ailleurs pris soin de rappeler qu'il possédait cette capacité, tout en affirmant qu'il ne comptait pas l'utiliser pour le moment. Le président dispose lui aussi d'une arme constitutionnelle redoutable. À partir de novembre, il pourra dissoudre l'Assemblée nationale et convoquer de nouvelles élections.

Autrement dit, les deux hommes sont engagés dans une forme de dissuasion mutuelle. Chacun peut frapper. Aucun ne semble prêt à prendre le risque d'une confrontation totale. La stratégie actuelle de Sonko paraît reposer sur une démonstration de force progressive. En prenant le contrôle du Parlement, du parti et de la mobilisation populaire, il rappelle constamment au président l'étendue de son influence. Diomaye, de son côté, adopte une approche plus institutionnelle. Lors des célébrations du centenaire de l'ancien président Abdoulaye Wade, il a répondu sans citer son rival. Le message était pourtant clair. On peut s'opposer sans se déchirer, a-t-il expliqué en substance, tout en rappelant que le Sénégal devait rester plus important que les rivalités individuelles. C'est peut-être là que se trouve le véritable enjeu de cette crise.

Le débat sur la dette, le FMI ou la révolution ne doit pas masquer une réalité plus simple : deux hommes qui ont construit ensemble une victoire historique cherchent désormais à définir qui incarne véritablement cette victoire. L'un possède la légitimité du fondateur. L'autre possède celle du président élu. Aucun des deux ne semble prêt à céder. Et dans ce type de confrontation, les principes invoqués finissent souvent par servir de langage à une bataille plus ancienne et plus universelle : celle du leadership. Les prochains mois diront si le Sénégal assiste à une simple crise de croissance d'un jeune pouvoir ou à la rupture définitive du tandem qui avait porté l'espoir de millions d'électeurs. Une chose est certaine : les jours à venir seront riches en surprises.

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