Les grandes thématiques de l' œuvre "Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle" de Marcien Towa
Introduction
Dans son ouvrage Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, publié en 1971, le philosophe camerounais Marcien Towa s'interroge sur les conditions intellectuelles et matérielles de l'émancipation de l'Afrique. Alors que les indépendances politiques n'ont pas nécessairement mis fin à la dépendance économique, scientifique et culturelle du continent, il cherche à comprendre les raisons de la puissance occidentale et les moyens permettant aux Africains de conquérir leur liberté. Pour Towa, le problème de la philosophie africaine ne consiste pas simplement à retrouver les valeurs du passé ou à affirmer l'originalité des cultures africaines. Il faut surtout déterminer comment la philosophie peut contribuer à la transformation de la situation historique de l'Afrique.
I. Les limites de la philosophie africaine dans le sillage de la négritude
1. La revendication de la dignité africaine
La colonisation a reposé, entre autres, sur la négation de la dignité des peuples africains et la dévalorisation de leurs cultures. Face à cette situation, la négritude a cherché à réhabiliter l'identité noire, tandis que l'ethnophilosophie s'est attachée à mettre en évidence les visions du monde, les croyances et les systèmes de pensée propres aux sociétés africaines. Ces démarches ont contribué à contester les préjugés coloniaux et à affirmer que les Africains possèdent une histoire, une culture et une dignité qui leur sont propres. Toutefois, dans sa réflexion sur la philosophie africaine dans le sillage de la négritude, Towa examine conjointement les limites de ces orientations. Il leur reproche notamment de privilégier l'affirmation de la spécificité africaine et la revendication de sa dignité anthropologique, sans placer suffisamment au centre la question des moyens de son émancipation. Pour lui, il ne suffit pas de démontrer que l'Africain possède une culture originale ou qu'il est l'égal des autres hommes en dignité. Il faut aussi rechercher les moyens intellectuels et matériels qui lui permettront d'agir sur sa propre situation historique.
2. La philosophie ne se réduit pas à la description d'une culture
La critique de l'ethnophilosophie repose sur une conception précise de la philosophie. L'ethnophilosophie cherche notamment à décrire les croyances, les traditions et les conceptions du monde propres à un peuple. Or, pour Towa, la description d'une vision collective du monde ne suffit pas à constituer une véritable démarche philosophique. La philosophie est essentiellement une activité critique : elle interroge les idées reçues, examine les croyances, confronte les arguments et soumet les affirmations à l'épreuve de la raison. Elle ne se contente pas de recueillir ce qu'une société pense ; elle cherche à déterminer si ce qu'elle pense est fondé. Ainsi, aucune tradition, aucune croyance et aucune autorité ne doit être considérée comme définitivement soustraite à l'examen critique. Une idée ne devient pas vraie simplement parce qu'elle est ancienne, parce qu'elle appartient à une culture ou parce qu'elle est acceptée par la majorité. C'est pourquoi Towa conteste une conception de la philosophie africaine qui consisterait essentiellement à exhumer et à présenter les systèmes de pensée traditionnels comme l'expression d'une sagesse collective. La philosophie africaine doit être une activité de réflexion autonome, capable de questionner son propre héritage et de produire des réponses aux problèmes contemporains.
3. Dépasser la seule revendication identitaire pour résoudre les problèmes du présent
Towa ne nie pas l'importance de la culture africaine ni la nécessité de défendre la dignité des peuples africains. Il considère cependant que l'affirmation de l'identité culturelle ne peut, à elle seule, résoudre les problèmes du développement et de la dépendance. Après les indépendances, l'Afrique continue d'affronter les difficultés économiques, scientifiques, techniques et politiques qui limitent sa liberté. La célébration des grandeurs passées ne suffit pas à transformer cette situation. Plutôt que de faire principalement de l'exhumation du passé le fondement de son émancipation, l'Afrique doit rechercher les voies et moyens de sa puissance. Autrement dit, il ne s'agit pas d'abandonner l'héritage africain, mais de cesser de croire que sa seule réaffirmation permettra de surmonter les rapports de domination. La culture doit pouvoir se renouveler et répondre aux exigences du monde contemporain. L'enjeu est donc de passer de la seule affirmation de la dignité africaine à la conquête des moyens concrets de l'autonomie.
II. L' appropriation critique des moyens de puissance occidentale
1. Comprendre les fondements de la puissance occidentale
Pour Towa, l'émancipation de l'Afrique exige de comprendre les raisons de la puissance occidentale. Il ne suffit pas de dénoncer la domination de l'Europe : il faut aussi examiner les facteurs intellectuels, scientifiques et techniques qui ont rendu cette domination possible. Towa accorde une importance particulière au développement de la raison critique et aux rapports étroits entre la philosophie moderne occidentale, la science et la technique. Ces domaines ont contribué à transformer les connaissances humaines en moyens d'action sur la nature et en instruments de puissance matérielle. L'Afrique doit donc étudier la philosophie occidentale pour comprendre les mécanismes intellectuels qui ont favorisé cette puissance et déterminer comment les mettre au service de sa propre libération. Il ne s'agit pas d'admettre que toute pensée occidentale est supérieure à toute pensée africaine. Il s'agit de comprendre les conditions historiques et intellectuelles qui ont permis à l'Europe d'acquérir une puissance dont les effets se sont étendus au reste du monde.
2. Développer une philosophie véritablement critique
Towa invite les Africains à développer une philosophie qui ne s'interdit aucune interrogation et ne considère aucune idée comme sacrée au point de la soustraire à la critique. Cette exigence peut être résumée par l'expression « philosophie sacrilège ». Le terme ne signifie pas nécessairement qu'il faut détruire les religions ou rejeter les traditions africaines. Il exprime plutôt la volonté de remettre en question les certitudes, les dogmes et les autorités lorsqu'ils prétendent échapper à l'examen de la raison. Une telle philosophie doit s'exercer aussi bien à l'égard des idées héritées de l'Occident qu'à l'égard de celles issues des sociétés africaines.
L'Afrique ne peut donc construire son autonomie intellectuelle en remplaçant simplement les dogmes coloniaux par des dogmes traditionnels. Elle doit développer la capacité de penser par elle-même, de critiquer ses propres conceptions et de produire des connaissances adaptées aux problèmes qu'elle rencontre.
3. La puissance matérielle comme condition de l'indépendance culturelle
L'un des arguments essentiels de Towa est que la faiblesse matérielle d'un peuple compromet sa liberté, y compris sur le plan culturel. Notre faiblesse matérielle met notre culture à la merci des puissances de notre temps. En effet, un peuple qui dépend entièrement d'autres puissances pour sa production, sa technologie, ses moyens de communication et ses ressources stratégiques éprouve des difficultés à décider librement de son avenir. Sa culture elle-même peut devenir vulnérable, car les puissances qui contrôlent les moyens matériels peuvent également exercer une influence déterminante sur les conditions de sa transmission et de son évolution. La défense de la culture africaine ne peut donc se limiter à la conservation des langues, des coutumes, des croyances et des traditions. Elle exige aussi que les sociétés africaines disposent des moyens matériels nécessaires pour protéger leur autonomie.
4. S'approprier les moyens de la puissance sans tomber dans l'imitation passive
Lorsque Towa invite les Africains à s'occidentaliser, il ne recommande pas simplement une assimilation culturelle. Il faut distinguer deux démarches. Il s' agit de s'approprier de manière critique les connaissances, les méthodes scientifiques, les techniques et les moyens d'organisation occidentaux qui peuvent servir l'émancipation de l'Afrique. L'Afrique doit pouvoir comprendre les ressorts de la puissance occidentale, les maîtriser et les mettre au service de ses propres objectifs. Il ne suffit pas d'admirer les réalisations techniques d'autres peuples ou de proclamer sa propre grandeur culturelle. Il faut acquérir les connaissances et les capacités permettant de réaliser soi-même de telles avancées.
III. La praxis radicale : la double révolution de l' Afrique
1. La praxis : transformer la réalité par l'action
La praxis désigne l'unité de la pensée et de l'action orientée vers la transformation de la réalité. La philosophie ne doit donc pas se limiter à interpréter le monde ou à produire des discours sur la liberté : elle doit contribuer à transformer les conditions concrètes de l'existence. Dans la perspective de Towa, la réflexion philosophique doit ainsi déboucher sur une action capable de modifier la situation historique de l'Afrique. Cette action exige une rupture avec les attitudes, les pratiques et les structures qui entretiennent la dépendance. Elle suppose également que les Africains deviennent des acteurs conscients de leur propre libération. La philosophie acquiert alors une portée pratique et politique : elle doit aider les peuples à comprendre les causes de leur situation et à identifier les moyens de la transformer.
2. La double révolution : se transformer soi-même et transformer les structures de domination
L'émancipation africaine exige, selon cette orientation, une double révolution.
La révolution intérieure consiste à remettre en question les mentalités, les habitudes et les comportements qui empêchent les individus et les sociétés de prendre en main leur propre destin. Elle suppose de dépasser la passivité, la dépendance intellectuelle et l'attachement aveugle aux pratiques qui ne répondent plus aux besoins du présent. Elle indique qu'aucune libération durable ne peut se réaliser sans la participation consciente des Africains eux-mêmes et sans une remise en question de leurs propres pratiques.
La révolution extérieure consiste à combattre les structures et les rapports de domination qui limitent la liberté des peuples africains. Elle vise à transformer les conditions politiques, économiques et matérielles qui entretiennent la dépendance.
Ces deux dimensions sont complémentaires. La révolution doit donc agir simultanément sur les conditions extérieures de l'existence et sur la capacité des individus à devenir les sujets de leur propre histoire.
3. « Toute révolution est auto-révolution »
La formule de Towa, « Toute révolution est auto-révolution », souligne que les acteurs d'une transformation révolutionnaire doivent eux-mêmes accepter de se transformer. Une révolution ne consiste pas seulement à renverser un pouvoir ou à remplacer une élite par une autre. Elle exige également une transformation des pratiques, des rapports sociaux et des manières de penser qui reproduisent la domination. Si les nouveaux dirigeants reproduisent les comportements de ceux qu'ils ont remplacés, le changement risque de rester superficiel. De même, si les populations demeurent de simples spectatrices, elles ne deviennent pas véritablement maîtresses du processus de transformation.
4. Le rôle des masses populaires dans la révolution
Pour que la transformation soit véritablement révolutionnaire, les masses populaires doivent participer activement au processus. Le peuple ne doit pas être considéré comme un simple instrument au service d'une minorité dirigeante. Il doit pouvoir prendre part à la réflexion, à la définition des objectifs et à la réalisation des transformations nécessaires. Une avant-garde révolutionnaire peut contribuer à l'orientation du mouvement, mais elle ne saurait se substituer durablement aux populations qu'elle prétend représenter. Un dialogue authentique et des échanges permanents entre les dirigeants du mouvement et les masses sont donc nécessaires. La radicalité d'un mouvement révolutionnaire ne se mesure pas uniquement à la violence de ses discours ou à l'ampleur de ses revendications. Elle dépend également de la profondeur de son enracinement populaire et de sa capacité à mobiliser les masses dans une transformation effective de la société.
5. La puissance comme horizon de l'émancipation africaine
La praxis révolutionnaire doit finalement permettre à l'Afrique de réunir les conditions de son autonomie.
La transformation des mentalités, la mobilisation populaire et la lutte contre les structures de domination doivent contribuer à développer les capacités politiques, économiques, scientifiques et techniques du continent. Cette puissance n'a pas pour objectif de remplacer une domination étrangère par une domination africaine. Elle doit permettre aux peuples africains de décider librement de leur avenir, de défendre leurs intérêts et de protéger leurs cultures. La puissance matérielle devient ainsi un moyen de préserver la souveraineté, de renouveler la culture et de rendre possible une participation autonome de l'Afrique à l'histoire du monde.
Conclusion
Dans Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, Marcien Towa fait de la philosophie un instrument de réflexion sur les conditions de l'émancipation africaine. Il critique les limites d'une philosophie africaine qui, dans le sillage de la négritude, privilégierait l'affirmation de l'identité et la réhabilitation du passé sans placer suffisamment au centre la conquête des moyens de la puissance. Il rappelle que la philosophie est essentiellement critique et qu'elle doit pouvoir examiner librement les croyances, les traditions et les idées reçues. Towa invite ensuite les Africains à comprendre les fondements de la puissance occidentale et à s'approprier, de manière critique, les moyens intellectuels, scientifiques et techniques qui peuvent contribuer à leur libération. Enfin, il insiste sur la nécessité d'une praxis révolutionnaire associant la transformation de soi à la lutte contre les structures extérieures de domination, avec une participation active des masses populaires.
Dans son ouvrage Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, publié en 1971, le philosophe camerounais Marcien Towa s'interroge sur les conditions intellectuelles et matérielles de l'émancipation de l'Afrique. Alors que les indépendances politiques n'ont pas nécessairement mis fin à la dépendance économique, scientifique et culturelle du continent, il cherche à comprendre les raisons de la puissance occidentale et les moyens permettant aux Africains de conquérir leur liberté. Pour Towa, le problème de la philosophie africaine ne consiste pas simplement à retrouver les valeurs du passé ou à affirmer l'originalité des cultures africaines. Il faut surtout déterminer comment la philosophie peut contribuer à la transformation de la situation historique de l'Afrique.
I. Les limites de la philosophie africaine dans le sillage de la négritude
1. La revendication de la dignité africaine
La colonisation a reposé, entre autres, sur la négation de la dignité des peuples africains et la dévalorisation de leurs cultures. Face à cette situation, la négritude a cherché à réhabiliter l'identité noire, tandis que l'ethnophilosophie s'est attachée à mettre en évidence les visions du monde, les croyances et les systèmes de pensée propres aux sociétés africaines. Ces démarches ont contribué à contester les préjugés coloniaux et à affirmer que les Africains possèdent une histoire, une culture et une dignité qui leur sont propres. Toutefois, dans sa réflexion sur la philosophie africaine dans le sillage de la négritude, Towa examine conjointement les limites de ces orientations. Il leur reproche notamment de privilégier l'affirmation de la spécificité africaine et la revendication de sa dignité anthropologique, sans placer suffisamment au centre la question des moyens de son émancipation. Pour lui, il ne suffit pas de démontrer que l'Africain possède une culture originale ou qu'il est l'égal des autres hommes en dignité. Il faut aussi rechercher les moyens intellectuels et matériels qui lui permettront d'agir sur sa propre situation historique.
2. La philosophie ne se réduit pas à la description d'une culture
La critique de l'ethnophilosophie repose sur une conception précise de la philosophie. L'ethnophilosophie cherche notamment à décrire les croyances, les traditions et les conceptions du monde propres à un peuple. Or, pour Towa, la description d'une vision collective du monde ne suffit pas à constituer une véritable démarche philosophique. La philosophie est essentiellement une activité critique : elle interroge les idées reçues, examine les croyances, confronte les arguments et soumet les affirmations à l'épreuve de la raison. Elle ne se contente pas de recueillir ce qu'une société pense ; elle cherche à déterminer si ce qu'elle pense est fondé. Ainsi, aucune tradition, aucune croyance et aucune autorité ne doit être considérée comme définitivement soustraite à l'examen critique. Une idée ne devient pas vraie simplement parce qu'elle est ancienne, parce qu'elle appartient à une culture ou parce qu'elle est acceptée par la majorité. C'est pourquoi Towa conteste une conception de la philosophie africaine qui consisterait essentiellement à exhumer et à présenter les systèmes de pensée traditionnels comme l'expression d'une sagesse collective. La philosophie africaine doit être une activité de réflexion autonome, capable de questionner son propre héritage et de produire des réponses aux problèmes contemporains.
3. Dépasser la seule revendication identitaire pour résoudre les problèmes du présent
Towa ne nie pas l'importance de la culture africaine ni la nécessité de défendre la dignité des peuples africains. Il considère cependant que l'affirmation de l'identité culturelle ne peut, à elle seule, résoudre les problèmes du développement et de la dépendance. Après les indépendances, l'Afrique continue d'affronter les difficultés économiques, scientifiques, techniques et politiques qui limitent sa liberté. La célébration des grandeurs passées ne suffit pas à transformer cette situation. Plutôt que de faire principalement de l'exhumation du passé le fondement de son émancipation, l'Afrique doit rechercher les voies et moyens de sa puissance. Autrement dit, il ne s'agit pas d'abandonner l'héritage africain, mais de cesser de croire que sa seule réaffirmation permettra de surmonter les rapports de domination. La culture doit pouvoir se renouveler et répondre aux exigences du monde contemporain. L'enjeu est donc de passer de la seule affirmation de la dignité africaine à la conquête des moyens concrets de l'autonomie.
II. L' appropriation critique des moyens de puissance occidentale
1. Comprendre les fondements de la puissance occidentale
Pour Towa, l'émancipation de l'Afrique exige de comprendre les raisons de la puissance occidentale. Il ne suffit pas de dénoncer la domination de l'Europe : il faut aussi examiner les facteurs intellectuels, scientifiques et techniques qui ont rendu cette domination possible. Towa accorde une importance particulière au développement de la raison critique et aux rapports étroits entre la philosophie moderne occidentale, la science et la technique. Ces domaines ont contribué à transformer les connaissances humaines en moyens d'action sur la nature et en instruments de puissance matérielle. L'Afrique doit donc étudier la philosophie occidentale pour comprendre les mécanismes intellectuels qui ont favorisé cette puissance et déterminer comment les mettre au service de sa propre libération. Il ne s'agit pas d'admettre que toute pensée occidentale est supérieure à toute pensée africaine. Il s'agit de comprendre les conditions historiques et intellectuelles qui ont permis à l'Europe d'acquérir une puissance dont les effets se sont étendus au reste du monde.
2. Développer une philosophie véritablement critique
Towa invite les Africains à développer une philosophie qui ne s'interdit aucune interrogation et ne considère aucune idée comme sacrée au point de la soustraire à la critique. Cette exigence peut être résumée par l'expression « philosophie sacrilège ». Le terme ne signifie pas nécessairement qu'il faut détruire les religions ou rejeter les traditions africaines. Il exprime plutôt la volonté de remettre en question les certitudes, les dogmes et les autorités lorsqu'ils prétendent échapper à l'examen de la raison. Une telle philosophie doit s'exercer aussi bien à l'égard des idées héritées de l'Occident qu'à l'égard de celles issues des sociétés africaines.
L'Afrique ne peut donc construire son autonomie intellectuelle en remplaçant simplement les dogmes coloniaux par des dogmes traditionnels. Elle doit développer la capacité de penser par elle-même, de critiquer ses propres conceptions et de produire des connaissances adaptées aux problèmes qu'elle rencontre.
3. La puissance matérielle comme condition de l'indépendance culturelle
L'un des arguments essentiels de Towa est que la faiblesse matérielle d'un peuple compromet sa liberté, y compris sur le plan culturel. Notre faiblesse matérielle met notre culture à la merci des puissances de notre temps. En effet, un peuple qui dépend entièrement d'autres puissances pour sa production, sa technologie, ses moyens de communication et ses ressources stratégiques éprouve des difficultés à décider librement de son avenir. Sa culture elle-même peut devenir vulnérable, car les puissances qui contrôlent les moyens matériels peuvent également exercer une influence déterminante sur les conditions de sa transmission et de son évolution. La défense de la culture africaine ne peut donc se limiter à la conservation des langues, des coutumes, des croyances et des traditions. Elle exige aussi que les sociétés africaines disposent des moyens matériels nécessaires pour protéger leur autonomie.
4. S'approprier les moyens de la puissance sans tomber dans l'imitation passive
Lorsque Towa invite les Africains à s'occidentaliser, il ne recommande pas simplement une assimilation culturelle. Il faut distinguer deux démarches. Il s' agit de s'approprier de manière critique les connaissances, les méthodes scientifiques, les techniques et les moyens d'organisation occidentaux qui peuvent servir l'émancipation de l'Afrique. L'Afrique doit pouvoir comprendre les ressorts de la puissance occidentale, les maîtriser et les mettre au service de ses propres objectifs. Il ne suffit pas d'admirer les réalisations techniques d'autres peuples ou de proclamer sa propre grandeur culturelle. Il faut acquérir les connaissances et les capacités permettant de réaliser soi-même de telles avancées.
III. La praxis radicale : la double révolution de l' Afrique
1. La praxis : transformer la réalité par l'action
La praxis désigne l'unité de la pensée et de l'action orientée vers la transformation de la réalité. La philosophie ne doit donc pas se limiter à interpréter le monde ou à produire des discours sur la liberté : elle doit contribuer à transformer les conditions concrètes de l'existence. Dans la perspective de Towa, la réflexion philosophique doit ainsi déboucher sur une action capable de modifier la situation historique de l'Afrique. Cette action exige une rupture avec les attitudes, les pratiques et les structures qui entretiennent la dépendance. Elle suppose également que les Africains deviennent des acteurs conscients de leur propre libération. La philosophie acquiert alors une portée pratique et politique : elle doit aider les peuples à comprendre les causes de leur situation et à identifier les moyens de la transformer.
2. La double révolution : se transformer soi-même et transformer les structures de domination
L'émancipation africaine exige, selon cette orientation, une double révolution.
La révolution intérieure consiste à remettre en question les mentalités, les habitudes et les comportements qui empêchent les individus et les sociétés de prendre en main leur propre destin. Elle suppose de dépasser la passivité, la dépendance intellectuelle et l'attachement aveugle aux pratiques qui ne répondent plus aux besoins du présent. Elle indique qu'aucune libération durable ne peut se réaliser sans la participation consciente des Africains eux-mêmes et sans une remise en question de leurs propres pratiques.
La révolution extérieure consiste à combattre les structures et les rapports de domination qui limitent la liberté des peuples africains. Elle vise à transformer les conditions politiques, économiques et matérielles qui entretiennent la dépendance.
Ces deux dimensions sont complémentaires. La révolution doit donc agir simultanément sur les conditions extérieures de l'existence et sur la capacité des individus à devenir les sujets de leur propre histoire.
3. « Toute révolution est auto-révolution »
La formule de Towa, « Toute révolution est auto-révolution », souligne que les acteurs d'une transformation révolutionnaire doivent eux-mêmes accepter de se transformer. Une révolution ne consiste pas seulement à renverser un pouvoir ou à remplacer une élite par une autre. Elle exige également une transformation des pratiques, des rapports sociaux et des manières de penser qui reproduisent la domination. Si les nouveaux dirigeants reproduisent les comportements de ceux qu'ils ont remplacés, le changement risque de rester superficiel. De même, si les populations demeurent de simples spectatrices, elles ne deviennent pas véritablement maîtresses du processus de transformation.
4. Le rôle des masses populaires dans la révolution
Pour que la transformation soit véritablement révolutionnaire, les masses populaires doivent participer activement au processus. Le peuple ne doit pas être considéré comme un simple instrument au service d'une minorité dirigeante. Il doit pouvoir prendre part à la réflexion, à la définition des objectifs et à la réalisation des transformations nécessaires. Une avant-garde révolutionnaire peut contribuer à l'orientation du mouvement, mais elle ne saurait se substituer durablement aux populations qu'elle prétend représenter. Un dialogue authentique et des échanges permanents entre les dirigeants du mouvement et les masses sont donc nécessaires. La radicalité d'un mouvement révolutionnaire ne se mesure pas uniquement à la violence de ses discours ou à l'ampleur de ses revendications. Elle dépend également de la profondeur de son enracinement populaire et de sa capacité à mobiliser les masses dans une transformation effective de la société.
5. La puissance comme horizon de l'émancipation africaine
La praxis révolutionnaire doit finalement permettre à l'Afrique de réunir les conditions de son autonomie.
La transformation des mentalités, la mobilisation populaire et la lutte contre les structures de domination doivent contribuer à développer les capacités politiques, économiques, scientifiques et techniques du continent. Cette puissance n'a pas pour objectif de remplacer une domination étrangère par une domination africaine. Elle doit permettre aux peuples africains de décider librement de leur avenir, de défendre leurs intérêts et de protéger leurs cultures. La puissance matérielle devient ainsi un moyen de préserver la souveraineté, de renouveler la culture et de rendre possible une participation autonome de l'Afrique à l'histoire du monde.
Conclusion
Dans Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, Marcien Towa fait de la philosophie un instrument de réflexion sur les conditions de l'émancipation africaine. Il critique les limites d'une philosophie africaine qui, dans le sillage de la négritude, privilégierait l'affirmation de l'identité et la réhabilitation du passé sans placer suffisamment au centre la conquête des moyens de la puissance. Il rappelle que la philosophie est essentiellement critique et qu'elle doit pouvoir examiner librement les croyances, les traditions et les idées reçues. Towa invite ensuite les Africains à comprendre les fondements de la puissance occidentale et à s'approprier, de manière critique, les moyens intellectuels, scientifiques et techniques qui peuvent contribuer à leur libération. Enfin, il insiste sur la nécessité d'une praxis révolutionnaire associant la transformation de soi à la lutte contre les structures extérieures de domination, avec une participation active des masses populaires.
Avez-vous bien lu ce cours ? Répondez aux QCM suivantes :
1. Quel est le problème fondamental auquel Marcien Towa s'intéresse dans son ouvrage Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle ?
A. La nécessité de conserver toutes les traditions africaines sans les modifier.
B. Les conditions intellectuelles et matérielles de l'émancipation de l'Afrique.
C. La supériorité culturelle de l'Afrique sur les autres continents.
D. La nécessité pour l'Afrique de renoncer à toute influence étrangère.
2. Quel reproche Towa adresse-t-il principalement à la philosophie africaine dans le sillage de la négritude ?
A. Elle refuse systématiquement de reconnaître l'existence des cultures africaines.
B. Elle accorde trop d'importance au développement scientifique et technique.
C. Elle privilégie la revendication de la dignité et de la spécificité africaines sans suffisamment examiner les moyens de l'émancipation.
D. Elle encourage les Africains à abandonner toutes leurs traditions.
3. Pourquoi Towa conteste-t-il l'ethnophilosophie ?
A. Parce qu'elle étudie exclusivement les sociétés occidentales.
B. Parce qu'elle refuse toute référence à la culture africaine.
C. Parce qu'elle considère que toutes les cultures sont identiques.
D. Parce que la description des croyances et des visions du monde ne suffit pas à constituer une véritable activité philosophique.
4. Selon Towa, quelle est la caractéristique fondamentale de la philosophie ?
A. La soumission aux traditions ancestrales.
B. La recherche critique fondée sur l'examen rationnel des idées.
C. La conservation intégrale des croyances collectives.
D. La répétition des connaissances transmises par les anciens.
5. Pourquoi Towa estime-t-il que l'exhumation du passé africain ne suffit pas à assurer l'émancipation du continent ?
A. Parce que toutes les traditions africaines sont nécessairement dépassées.
B. Parce que l'identité culturelle ne présente aucun intérêt pour les peuples.
C. Parce que la célébration du passé ne remplace pas la recherche des moyens intellectuels et matériels de la puissance.
D. Parce que les Africains doivent exclusivement adopter les valeurs européennes.
6. Pourquoi Towa invite-t-il les Africains à étudier la philosophie occidentale ?
A. Pour comprendre les fondements de la puissance occidentale et rechercher les moyens de les mettre au service de l'émancipation africaine.
B. Pour démontrer que la philosophie occidentale est supérieure à toute autre philosophie.
C. Pour remplacer intégralement les cultures africaines par les cultures européennes.
D. Pour empêcher le développement d'une philosophie proprement africaine.
7. Que signifie l'expression « philosophie sacrilège » dans la pensée de Towa ?
A. Une philosophie qui rejette systématiquement toutes les religions.
B. Une philosophie qui interdit toute référence aux traditions.
C. Une philosophie qui refuse d'étudier les croyances africaines.
D. Une philosophie qui soumet les idées, les traditions et les autorités à l'examen critique de la raison.
8. Selon Towa, pourquoi la faiblesse matérielle constitue-t-elle une menace pour la culture africaine ?
A. Parce que les cultures africaines ne peuvent exister sans les cultures occidentales.
B. Parce qu'un peuple matériellement dépendant risque de voir sa culture soumise à l'influence des puissances qui disposent des moyens économiques, scientifiques et techniques.
C. Parce que la puissance matérielle entraîne nécessairement la disparition des cultures traditionnelles.
D. Parce que le développement scientifique empêche toute transmission culturelle.
9. Quelle attitude correspond le mieux à la démarche préconisée par Towa à l'égard de la puissance occidentale ?
A. Rejeter toutes les connaissances scientifiques et techniques occidentales.
B. Imiter passivement les sociétés européennes dans tous les domaines.
C. S'approprier de manière critique les moyens scientifiques, techniques et intellectuels susceptibles de favoriser l'émancipation africaine.
D. Se contenter de dénoncer la domination occidentale sans rechercher de solutions concrètes.
10. Quel rôle Towa attribue-t-il à la puissance matérielle dans la préservation de la culture africaine ?
A. Elle peut protéger l'autonomie culturelle et favoriser le renouvellement de la culture en fonction des exigences du monde moderne.
B. Elle doit permettre d'imposer les cultures africaines aux autres peuples.
C. Elle rend inutile la transmission des langues et des traditions.
D. Elle oblige les Africains à abandonner leur identité culturelle.
11. Que désigne la praxis dans le contexte de la pensée de Towa ?
A. La contemplation passive des événements historiques.
B. La conservation des traditions sans aucune transformation.
C. La séparation absolue entre la pensée et l'action.
D. L'unité de la pensée et de l'action orientée vers la transformation de la réalité.
12. En quoi consiste la double révolution de l'Afrique ?
A. Dans le remplacement des traditions africaines par les traditions européennes et dans l'abandon de la philosophie.
B. Dans la transformation intérieure des mentalités et dans la lutte extérieure contre les structures de domination.
C. Dans la conquête militaire de tous les territoires voisins et dans l'imposition d'une culture unique.
D. Dans le développement économique sans transformation des comportements sociaux.
13. Que signifie la formule de Towa : « Toute révolution est auto-révolution » ?
A. Toute révolution doit être menée exclusivement par une seule personne.
B. Toute révolution consiste uniquement à changer les dirigeants politiques.
C. Les acteurs d'une révolution doivent également se transformer eux-mêmes et remettre en question leurs propres pratiques.
D. Toute révolution doit nécessairement conduire à la destruction de toutes les institutions.
14. Quelle place Towa accorde-t-il aux masses populaires dans le processus révolutionnaire ?
A. Elles doivent participer activement à la transformation sociale et entretenir un dialogue avec l'avant-garde révolutionnaire.
B. Elles doivent rester passives et laisser les dirigeants décider de tout.
C. Elles doivent uniquement exécuter les décisions prises par les élites.
D. Elles ne jouent aucun rôle dans la réalisation de l'émancipation africaine.
15. Quelle proposition résume le mieux l'objectif général de la démarche philosophique de Marcien Towa ?
A. Restaurer intégralement les sociétés africaines du passé sans tenir compte des transformations du monde.
B. Remplacer la domination occidentale par une domination africaine sur les autres peuples.
C. Préserver les cultures africaines en refusant tout développement scientifique et technique.
D. Construire une Afrique intellectuellement et matériellement autonome grâce à la pensée critique, à la maîtrise des moyens de la puissance et à une transformation révolutionnaire portée par les peuples.





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