Au Cameroun, comment le pouvoir a « éteint » les obsèques d’Anicet Ekane

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L’opposant Anicet Ekane a été porté en terre ce 9 mai à Bomono, près de Douala. Une cérémonie marquée par des tensions entre sa famille et son ancien parti politique, insidieusement attisées par le pouvoir.

Publié le 12 mai 2026 par Jeune Afrique 

C’est à Bomono, petit village de l’ethnie Sawa situé à quelques kilomètres au nord de Douala, qu’ont eu lieu les derniers jours des obsèques de l’opposant camerounais Anicet Ekane. Le leader du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem), décédé le 1er décembre dernier durant son incarcération au secrétariat d’État à la Défense (SED) à Yaoundé, y a été enterré dans la stricte intimité familiale dans l’après-midi du samedi 9 mai.

Dernière étape d’un deuil de deux jours qui avait débuté la veille par une soirée de recueillement à son domicile, Anicet Ekane a été inhumé dans la tradition coutumière mpongo. Plusieurs figures politiques, telles que Joshua Osih, du Social Democratic Front (SDF) et Alice Nkom, porte-parole d’Issa Tchiroma Bakary, étaient présentes, aux côtés de la journaliste Henriette Ekwe ou de l’entrepreneuse Rebecca Enonchong.

Des divisions entretenues par le pouvoir

Mais les obsèques ont mobilisé moins de monde qu’espéré. Une situation qui n’a cependant rien à voir avec la popularité du défunt. La raison se trouve davantage dans la discorde qui a opposé une partie de sa famille nucléaire aux membres de son parti politique, le Manidem, au point de déclencher un vif débat au sein de l’opinion. Au cœur des tensions : la participation aux obsèques de représentants du pouvoir, lequel avait fait d’Ekane l’un de ses principaux ennemis.

Une question émerge en filigrane : les autorités camerounaises ont-elles tenté de contrôler ces cérémonies en instrumentalisant les fils du défunt ? Pour Valentin Dongmo, nouveau dirigeant du Manidem, la réponse est sans équivoque. « Les bourreaux d’Ekane voulaient à tout prix empêcher qu’un hommage lui soit rendu à la hauteur du héros qu’il a été, explique-t-il. Malheureusement, ils ne peuvent pas enterrer ses années de lutte ni son héritage. »

De fait, lors de la remise de la dépouille déjà, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, s’était illustré en dépêchant le gouverneur de la région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, à l’aéroport de Douala. Il avait fait passer un message : « Ekane sera enterré comme un citoyen ordinaire. » En réponse, et à la suite du rapprochement quelques semaines plus tard d’un émissaire de Yaoundé avec la sœur du défunt, Mariane Simon-Ekane, le Manidem avait répliqué.

Le parti a réitéré dans un communiqué mi-mars qu’« aucune place [ne serait] réservée au gouvernement » lors des funérailles de l’opposant. C’est après cette prise de position qu’une partie de la famille a contesté en justice la légitimité du Manidem à organiser les obsèques. Devant les juges, les responsables du parti ont fait valoir les dernières volontés du disparu qui, dans plusieurs enregistrements, avait demandé que « la direction de la gestion de [s]on deuil appartien[ne] au parti », sa famille devant y avoir « un rôle secondaire ».

Pour Yaoundé, tourner la page Ekane

Les chefs traditionnels mpongo, par ailleurs soumis à l’autorité du ministère de l’Administration territoriale, ont fait pression auprès de la famille afin qu’elle demande le contrôle des cérémonies. Le débat s’est prolongé dans l’espace public lorsque des caciques du régime à l’instar du secrétaire général adjoint du RDPC Grégoire Owona, ou du président du Padec Jean de Dieu Momo, restés silencieux pendant l’incarcération d’Ekane après la présidentielle d’octobre 2025, ont fait valoir leur droit à prendre part aux obsèques. Le tribunal de première instance de Douala-Bonanjo a finalement décidé que les obsèques seraient organisées par l’un des trois fils du défunt, mais surtout que la dépouille ne devait pas être remise à la veuve de ce dernier.

Muna Ekane, le fils désigné, a alors tenté l’apaisement en invitant l’ensemble des Camerounais à rendre hommage à un ardent défenseur de la démocratie. Privé de la primauté qu’il revendiquait sur l’organisation des obsèques, le Manidem a toutefois décidé de ne pas y prendre part, appelant ses alliés, dont le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), de Maurice Kamto, à faire de même. Les responsables du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) ont finalement également choisi de ne pas s’y rendre.

Décidé à tourner la page d’une présidentielle contestée, Yaoundé a réussi un double pari. D’abord, empêcher que les compagnons de lutte d’Anicet Ekane, partisans d’une opposition radicale, n’utilisent l’événement comme une tribune. Ensuite, que l’opinion puisse réclamer de nouveau la vérité sur le décès de l’opposant. Anicet Ekane est mort en détention préventive après avoir été privé de son extracteur d’oxygène et l’enquête sur les circonstances du décès a conclu à « une mort naturelle ». Une conclusion que continue de rejeter son entourage.

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