Tunisie : le racisme d’État comme révélateur de la faillite politique africaine

Blog Single
La mort de Mamadou Diakhabi, battu à mort le 14 mars 2025 par une foule en Tunisie, n’est pas un « dérapage ». Elle est un produit politique. Elle s’inscrit dans une chaîne causale claire : discours d'État suivi du  passage à l’acte populaire. Lorsque, le 21 février 2021, le président Kaïs Saïed désigne les migrants noirs comme une menace démographique et civilisationnelle, lorsqu’il parle de complot visant à « effacer le caractère arabo-musulman » du pays, il ne fait pas une analyse : il désigne un ennemi intérieur. Toute l’histoire du XXᵉ siècle nous a appris ce que cela signifie. L’État parle, la rue frappe.
Les arrestations massives de Noirs, les violences anti-nègres, les appels lancés par le Mali, le Sénégal et la Guinée à leurs populations résidant en Tunisie de rentrer ne furent pas des réactions excessives, mais des mesures de survie. Depuis, les agressions se multiplient. Une vidéo virale du 14 janvier 2025 montrant deux frères noirs qui auraient été blessés par une foule de tunisiens, accusant la police tunisienne d’inaction, ne fait que confirmer une réalité déjà établie : l’État tunisien ne protège plus vraiment certains étrangers.

Mais s’arrêter à l’indignation morale serait une erreur.

Il faut toujours poser la question de la force. Le monde ne respecte que les forces organisées. Aucun peuple n’a été respecté parce qu’il souffrait. Aucun peuple ne s’est libéré parce qu’il pleurait. Les droits ne tombent pas du ciel, ils s’arrachent. La Russie ne s’est pas relevée par compassion occidentale, mais par organisation révolutionnaire. La Chine ne s’est pas imposée par appels humanitaires, mais par discipline politique et sacrifice collectif. Tous les peuples qui comptent se sont dotés d’avant-gardes, capables de concentrer l’énergie populaire, de produire une ligne idéologique claire et de soutenir matériellement la lutte.
Le problème fondamental du monde africain et afro-descendant n’est pas l’hostilité extérieure, cette hostilité est constante dans l’histoire. Le problème est l’absence d’instruments politiques autonomes, puissants et financés par les masses elles-mêmes.

L’illusion humanitaire et la faillite du réflexe religieux

À chaque crise, le même scénario se répète : vidéos de détresse, appels aux ONG, interpellations de l’Occident, invocation des droits de l’homme. Or ces structures n’ont jamais libéré aucun peuple. Elles gèrent l’urgence, elles administrent la misère, elles ne renversent aucun rapport de domination. Pire encore : une part considérable des ressources du peuple va vers des structures religieuses qui ne rendent aucun pouvoir politique. Ce qui pose un problème du sens des priorités. Que veut vraiment le peuple noir ? On finance des temples, pas des organisations. On paie la dîme, mais pas la formation militante. On prie pour l’emploi, mais on refuse de construire les outils qui permettraient de l’imposer. Un peuple qui finance sa consolation plutôt que sa libération se condamne lui-même.

Sans avant-garde, il n’y a que la dispersion

Les mouvements panafricains, nationalistes ou de défense des droits noirs échouent rarement par manque de justesse idéologique. Ils échouent toujours par asphyxie matérielle. Faute de financement populaire stable, ils se bureaucratisent, se compromettent ou disparaissent. Et pendant ce temps, l’individualisme petit-bourgeois prospère : chacun calcule son intérêt immédiat, refuse la contribution collective, mais exige solidarité quand la violence le frappe personnellement. C’est une contradiction mortelle. Wole Soyinka l’avait résumé sans lyrisme : « Le tigre ne crie pas sa tigritude, il saute sur sa proie et l' a dévore. » La dignité ne se revendique pas, elle se construit dans la force organisée. Tant que nous ne sacrifierons pas nos moyens financiers dans une organisation capable de nous défendre, alors nous méritons tout ce qui nous arrive partout dans le monde.

Organisation ou disparition politique

La violence anti-noire en Tunisie n’est pas une anomalie. Elle est un avertissement. Dans un monde en crise, les États chercheront toujours des boucs émissaires. Ceux qui ne disposent pas d’organisations puissantes seront les premiers sacrifiés. La question n’est donc pas : « Qui va nous défendre ? » La question est : qu’avons-nous construit pour être défendus ? Sans avant-garde politique, sans financement populaire discipliné, sans rupture avec l’illusion humanitaire et religieuse, il n’y aura ni sécurité, ni respect, ni avenir collectif. L’histoire est sans pitié. Elle ne protège pas les victimes. Elle consacre les forces organisées. Soit nous sacrifions un peu de nos ressources financières pour contribuer à forger une avant-garde, soit nous continuons d' être persécutés dans le monde. Nous ne sommes pas des victimes, nous sommes des coupables. Notre égoïsme à financer nos organisations est le prix que nous payons partout dans le monde par les viols, les tortures, les assassinats. Chaque fois qu'un noir subit une injustice, la première question qu'il doit se poser est : combien ai-je contribué pour construire le mouvement nationaliste d'avant-garde. S'il n' a jamais soutenu financièrement un mouvement nationaliste d'avant-garde du monde noir, alors il mérite ce qui lui arrive. Nous devons comprendre le monde. Et ce monde est celui de la force et non de la pitié. Si nous ne le comprenons pas, nous méritons ce qui nous arrive partout. La compassion ne nous aidera pas.