Attaque de l’aéroport de Niamey et redéploiement américain au Nigeria : vers un encerclement stratégique de l’AES ?
Le 29 janvier, l’aéroport de Niamey a été la cible d’une attaque revendiquée le lendemain par l’organisation djihadiste dite « État islamique au Sahel ». Cet acte, loin d’être un simple épisode de l’insécurité sahélienne, a immédiatement pris une dimension géopolitique. Le chef de l’État nigérien, le général Abdourahamane Tiani, a publiquement réaffirmé que cette attaque s’inscrivait dans un agenda de déstabilisation. Il a accusé la France d’être derrière cette opération, évoquant une inimitié ouverte avec Emmanuel Macron depuis le changement de pouvoir intervenu en juillet 2023.
Niamey est allé plus loin : la France, mais aussi le Bénin et la Côte d’Ivoire, auraient, selon les autorités nigériennes, joué un rôle de « sponsors » indirects des groupes armés opérant contre le Niger. Ces trois pays ont catégoriquement démenti toute implication. Nous sommes donc face à deux récits irréconciliables : D’un côté, un pouvoir souverainiste qui parle d’ingérence et de stratégie d’encerclement. De l’autre, des États occidentaux et leurs alliés régionaux qui rejettent toute accusation et invoquent la lutte antiterroriste.
L’AES dans la ligne de mire ?
L’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, s’est constituée autour d’un projet de rupture avec l’architecture sécuritaire dominée par l’Occident. Les dirigeants comme Ibrahim Traoré revendiquent une orientation souverainiste et panafricaniste. Dans une lecture géopolitique critique, la dynamique actuelle peut être analysée comme une tentative d’encercler l’AES par des États considérés comme hostiles ou alignés sur les intérêts occidentaux. Les accusations visant le Bénin et la Côte d’Ivoire s’inscrivent dans cette perception stratégique : les frontières deviendraient des zones de pression permanente. Ce type d’analyse repose sur une grille de lecture anti-impérialiste classique : lorsqu’un régime adopte une orientation indépendante, il fait généralement face à des tentatives de déstabilisation indirecte (soutien aux oppositions, pressions économiques, instrumentalisation de la menace sécuritaire). Il est important de souligner que ces accusations restent contestées et non reconnues par les pays visés. Mais politiquement, elles renforcent au sein de l’AES l’idée d’un siège stratégique en préparation. Cette thèse est renforcé par la vidéo devenue virale du jeune commissaire béninois Delcoz Kindjanhounde qui accusait le gouvernement béninois de Patrice Talon d'avoir transformé les parcs béninois en arrière base du terrorisme.
Le Nigeria, pièce maîtresse régionale
Dans le cadre d'une stratégie d'encerclement de l' AES, si elle est avérée, le Nigeria apparaît comme un acteur central. Première puissance démographique et économique d’Afrique de l’Ouest, il constitue un pivot stratégique. L’arrivée des militaires des États-Unis d'Amérique ou le renforcement de la coopération militaire américaine au Nigeria est officiellement justifié par la lutte contre le terrorisme et la stabilisation régionale. Mais l' arrivée des militaires étasuniens au Nigéria préparerait l' installation d'une base militaire étasunienne au Nigéria, dans la stratégie d'encerclement de l' AES. Précisons néanmoins que les États-Unis entretiennent depuis longtemps des partenariats sécuritaires dans la région via AFRICOM. Cependant, dans une perspective des rapports de force internationaux, toute implantation militaire d’une grande puissance dans un espace stratégique ne saurait être neutre. Elle traduit un intérêt géopolitique profond : contrôle des routes énergétiques, influence régionale, capacité de projection.
Selon cette lecture critique, l’objectif ultime ne serait pas seulement la lutte antiterroriste, mais la capacité d’influencer l’équilibre régional face à des États ayant choisi une orientation indépendante. L’analyse d’un encerclement reste une interprétation politique et stratégique, non un fait établi. Mais elle peut se justifier par la logique Néocoloniale.
Quel chemin pour l’AES ?
La question centrale n’est pas seulement militaire. Elle est populaire et structurelle. Si l’AES veut résister durablement à toute pression extérieure, la clé ne réside pas uniquement dans l’armement, mais dans : l’industrialisation, la transformation des systèmes éducatifs, la formation politique des masses, l’organisation populaire, l’autonomie économique. Les slogans ne suffisent pas, les postures diplomatiques non plus. L’histoire montre que les victoires durables sont celles qui reposent sur une base populaire organisée et consciente.
Le défi posé aujourd’hui au Sahel est donc double : Gérer une menace sécuritaire réelle et mieux se préparer pour une éventuelle confrontation géopolitique. L’Afrique a payé un lourd tribut aux rivalités des grandes puissances. La responsabilité historique des dirigeants actuels est immense : préparer bien l'hyver noir dont a parlé le Président Traoré. La bataille décisive ne sera pas seulement militaire. Elle sera économique, culturelle, idéologique et populaire. Et dans ce combat, la lucidité stratégique vaut mieux que l’exaltation.




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