La tigritude de Wole Soyinka : pourquoi les cris ne feront jamais tomber le néocolonialisme
« Le tigre ne proclame pas sa tigritude ; il bondit sur sa proie et la dévore. » Cette formule de Wole Soyinka est l'une des critiques les plus profondes de la politique africaine contemporaine. Elle ne s'adressait pas seulement à un courant littéraire. Elle constitue aussi une leçon révolutionnaire d'une étonnante actualité.
Depuis les indépendances, une partie de l'Afrique est tombée dans le culte du verbe. Beaucoup se proclament révolutionnaires, nationalistes, panafricanistes ou kamites. Les discours enflammés se multiplient, les déclarations martiales se succèdent, les réseaux sociaux célèbrent chaque nouveau « sauveur ». Pourtant, le système néocolonial demeure debout.
Pourquoi ?
Parce que l'émotion ne remplace jamais l'organisation. Les cris ne remplacent jamais la stratégie. La colère ne remplace jamais la connaissance. Le peuple africain, épuisé par des décennies de domination, cherche désespérément un héros. Dès qu'un homme ose dénoncer l'ordre établi, il est porté aux nues. Il devient le nouveau libérateur. Mais lorsque ce même homme accède au pouvoir et ne parvient pas à transformer radicalement le système, l'enthousiasme laisse place à la déception. On parle alors de trahison.
Pourtant, la réalité est plus complexe.
Un leader peut être sincère. Il peut croire profondément qu'il renversera le système. Mais une fois au pouvoir, il découvre une vérité que les discours de l'opposition ne montrent jamais : la puissance de l'appareil néocolonial. Il est facile de dénoncer le système depuis les tribunes. Il est infiniment plus difficile de l'affronter lorsqu'on découvre son implantation dans toutes les structures de la société.
Le néocolonialisme ne repose pas uniquement sur quelques dirigeants. Il façonne les mentalités à travers des institutions religieuses, les systèmes éducatifs hérités de la colonisation, certains médias et de nombreux mécanismes culturels. Il exerce également une influence économique considérable à travers les entreprises, les marchés financiers, les chaînes d'approvisionnement et la dépendance technologique. Il pèse sur les choix politiques par des alliances diplomatiques, des accords militaires, des conditionnalités économiques ou d'autres formes d'influence extérieure.
Voilà pourquoi les mouvements véritablement révolutionnaires consacrent autant d'énergie à l'éducation politique qu'à l'action. Ils cherchent à comprendre le fonctionnement du système, ses mécanismes de domination, ses points forts, ses vulnérabilités, ainsi que les succès et les échecs des luttes précédentes. Mais cette démarche exige un effort intellectuel. Or beaucoup préfèrent les raccourcis. Ils veulent des réponses simples à des problèmes complexes. Ils préfèrent les orateurs qui exaltent les passions à ceux qui demandent un travail patient. Ils recherchent l'émotion immédiate plutôt que la construction d'un rapport de force durable. Ainsi se reproduit le même cycle depuis plus d'un demi-siècle : un nouveau tribun apparaît, le peuple s'enthousiasme, il accède parfois au pouvoir, découvre la profondeur du système, puis les mêmes foules dénoncent sa prétendue trahison avant de chercher un autre héros. Pendant ce temps, le système continue de fonctionner.
La véritable force capable d'ébranler un ordre aussi solidement installé ne naît pas dans le vacarme. Elle grandit souvent dans le silence. Elle avance par l'étude, l'organisation, la discipline, la formation des cadres et la préparation méthodique des générations futures. Les peuples qui ont profondément transformé leur histoire ne l'ont pas fait en attendant un messie. Ils ont construit des organisations capables de survivre aux individus et de poursuivre un objectif collectif.
L'Afrique n'a pas besoin d'un sauveur. Elle a besoin de citoyens formés, disciplinés, capables de comprendre les mécanismes de domination et de bâtir des institutions suffisamment solides pour y résister. La tigritude de Wole Soyinka demeure ainsi une invitation à dépasser la politique du spectacle. Être révolutionnaire ne consiste pas à proclamer sa radicalité. Cela consiste à construire, avec patience et lucidité, les conditions d'une véritable transformation.
C'est dans cet esprit que la Ligue Associative Africaine et ses organisations alliées comme le parti politique camerounais LIMARA affirment la nécessité de former des citoyens, d'encourager l'analyse critique, de promouvoir la discipline intellectuelle et de préparer les générations à comprendre les réalités politiques, économiques et culturelles du continent. Une telle démarche ne promet pas des victoires faciles. Elle propose un travail de longue haleine, fondé sur l'organisation et la connaissance, car les systèmes les plus enracinés ne sont pas ébranlés par les cris, mais par une action collective méthodiquement préparée.





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