Leçon, Le panafricanisme des grandes conférences

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Introduction

 

Quand les intellectuels africains comprennent la nécessité d’une idéologie fédératrice de tous les noirs à travers la planète, il leur reste de passer aux actes et de structurer cette idéologie, sinon elle restera juste une idée. Les intellectuels noirs engagent une série de grandes conférences panafricaines pour mieux asseoir et vulgariser leur idéologie. Cette phase est la plus enthousiaste du mouvement panafricain mondial. Au cours de ces conférences vont émerger des leaders enthousiastes et déterminés qui donneront au panafricanisme toute la grandeur que l’Histoire lui reconnait. Au cours de ces conférences, les Africains du continent et de la diaspora réfléchissent sur leur race, sur leur devenir, sur comment se libérer, comment s’entraider et comment parvenir à l’Etat africain uni.

 

I-                   La Première Conférence panafricaine (1900)

Elle se tient à Londres du 23 au 25 juillet 1900, une période où presque toute l’Afrique est sous domination. La décolonisation de l’Afrique devait naturellement faire partir de ses préoccupations. D’ailleurs, Anténor Firmin précisait : « l'on peut, sans être prophète, prédire que toute la politique de la première moitié du XXe siècle, au moins, sera dominée par les questions coloniales ». La conférence se tient dans un contexte marqué par un violent racisme anti-noir, où les Noirs sont assassinés impunément, où les lois sont anti-nègres. S’unir devenait une nécessité pour les africains.

Parmi les organisateurs de cette conférence, nous avons Benito Sylvain, Anténor Firmin, Booker T. Washington et Henry Sylvester Williams. La conférence réunit 32 participants, qui sont des Noirs d’une grande notoriété. 4 des participants sont du continent africain. La conférence adopte une adresse aux nations du monde où elle s’oppose au racisme et affirme que la couleur de la peau ne doit plus être un critère de distinction entre les blancs et les noirs. Elle revendique le respect des libertés des                 Africains du continent, ainsi que leur droit d'accéder aux voies du progrès et de la culture.

Elle s’oppose à l’utilisation des missions chrétiennes comme prétexte de « l'exploitation économique et l'effondrement politique des nations les moins développées ». Elle demande au gouvernement britannique d’accorder « les droits dignes d'un gouvernement responsables aux colonies noires d'Afrique et des Indes Occidentales ». Les participants demandent aux États-Unis d’octroyer aux Noirs-Américains le droit de vote, la sécurité des personnes et la propriété. Les conférenciers demandent aux puissances impérialistes de respecter l'intégrité et l'indépendance de l'Éthiopie, du Liberia et d'Haïti. Ils implorent la reine d’Angleterre au sujet de la situation alarmante des Noirs en Afrique du Sud.

 

II-                Le congrès de Paris

19 ans après la conférence de Londres, William Dubois et Ida Gibbs Hunt organisent le premier congrès panafricain à Paris. Le congrès se tient du 19 au 22 février 1919. Cinquante-sept délégués de quinze pays y prennent part. Les délégués des Etats-Unis et d’Angleterre ne parviennent pas à assister, car leurs gouvernements refusent de leur octroyer des passeports. Le congrès se tient à la fin de la première guerre mondiale. Les participants demandent aux Alliés vainqueurs de la guerre d’administrer les territoires africains sous forme d'un condominium et d’associer les africains à la gestion de leurs pays, demande qui sera rejetée.

 

III-             Le deuxième congrès (Londres, Bruxelles et Paris)

 

Ce congrès est organisé du 28 août au 6 septembre 1921, sous l’initiative de la NAACP (Association Nationale pour la Promotion des Gens de Couleur), une organisation américaine de défense des droits civiques créée en 1909, sous l’impulsion de William Dubois. Cent treize délégués participent à ce congrès. Ce dernier table sur les questions de l'inégalité raciale, les obstacles à l’évolution de l'Afrique et à l'auto-gouvernance africaine.  Le congrès dénonce l’attitude de l’Angleterre dans les colonies, le fait qu’elle encourage l’ignorance des colonisés, l’esclavagisation et l’asservissement des colonisés, son refus d’accorder aux noirs les droits au gouvernement autonome comme elle le fait dans les autres colonies. Sans le dire ouvertement, le congrès opte pour l’indépendance des colonies africaines. Blaise Diagne représentant le Sénégal et Gratien Candace représentant la Guadeloupe trouvent ces mesures extrêmes et soutiennent la politique coloniale de la France. C’est la première mésentente entre les panafricains francophones et anglophones. Cette mésentente se transformera en clivage.

 

IV-             Le troisième congrès (Londres et Lisbonne)

 

Entre novembre et décembre 1923, un autre congrès est convoqué à Londres et Lisbonne. Le but du congrès est de favoriser l’unité africaine en mettant en place un forum des africains du terroir et de la diaspora. Le congrès aborde les sujets comme le développement de l'Afrique pour les Africains. Il condamne l’exploitation du Congo belge, le recrutement forcé des travailleurs en Afrique portugaise, les expropriations foncières en Afrique du Sud, en Rhodésie et au Kenya, et les lynchages des Noirs aux États-Unis.  Deux comités sont créés, l’un pour exiger les réformes dans l’Afrique colonisée, et l’autre pour créer une association panafricaine permanente. Le fossé entre les panafricains francophones et anglophones se creuse d’avantage. Les leaders francophones optent d’avantage pour la modération et s’opposent aux mesures progressistes des conférences.

 

V-                Le congrès de New-York

 

Ce congrès se tient en août 1927 et réunit deux-cent huit délégués représentant treize pays. La question du rapport avec le communisme est posée. Du Bois penche pour l’adoption du communisme. Certains délégués refusent cette alliance avec le communisme. Ces Congrès auraient pu, vu leur constant enthousiasme, précipiter la chute de l’oppression en Afrique et aboutir à un Etat africain noir. Mais la crise économique de 1929 et la seconde guerre mondiale bloquent l’organisation de nouvelles conférences panafricaines. Il faudra attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que de nouveaux congrès panafricains soient organisés. Mais ces évènements passés, les rencontres panafricaines reprennent, avec de nouveaux leaders.

 

VI-             Le congrès de Manchester

 

C’est le plus déterminant des congrès et conférences panafricaines. Il se tient du 15 au 21 octobre 1945. Il est organisé par George Padmore, Kwame Nkrumah et William Dubois. Nkrumah s'impose comme le nouveau chef de file du mouvement panafricain. Il popularise le mouvement et le politise. L’indépendance est désormais clairement posée dans le monde panafricain. Ce congrès est le dernier qui se tient hors d’Afrique.

Le congrès demande l'abolition des lois foncières autorisant les colons à enlever les terres aux Africains. Il revendique le droit pour les Africains de développer les ressources économiques de leur pays sans entrave, l'abolition de toutes les lois de discrimination raciale, la liberté de parole, de presse, d'association et d'assemblée, l'éducation obligatoire et gratuite, l'installation d'un service de santé et d'aide sociale pour tous, le droit de vote à tous les hommes et femmes de plus de 21 ans, l'abolition du travail forcé et l'introduction du principe de salaire égal à travail égal.

A ce congrès assiste d’autres personnalités qui joueront un rôle capital dans la décolonisation de l’Afrique comme Jomo Kenyatta du Kenya et Hastings Banda du Malawi. Les délégués du continent sont plus nombreux à ce congrès que ceux de la diaspora. Nkrumah transforme le panafricanisme d’un mouvement intellectuel à un mouvement populaire devant supporter la décolonisation. C’est la première grande révolution dans le panafricanisme.

 

VII-          La conférence d’Accra

 

En 1957, le Ghana devient le premier pays d’Afrique noire à avoir son indépendance. Kwame Nkrumah affirme que cette indépendance n’aura pas de sens si toute l’Afrique n’est pas unie. Le continent à cette époque est en lutte pour sa souveraineté.

La conférence d’Accra se tient du 8 au 13 décembre 1958 et est convoquée par Kwame Nkrumah. Elle concerne le sort du continent. Son appellation originale est la première conférence des peuples africains. Les personnalités les plus influentes du continent comme Kwame Nkrumah, Gamal Abdel Nasser, Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Tom Mboya, Kenneth Kaunda, Modibo Keita, Holden Roberto, Félix Roland Moumié, Patrice Lumumba prennent part à cette conférence. La conférence s’oppose à la colonisation et décide le soutien des Etats libérés au processus de libération de ceux encore colonisés. Ses objectifs sont l’indépendance des colonies et le renforcement des pays indépendants. La conférence exige l’accession immédiate à l’indépendance des peuples africains encore colonisés, l’évacuation totale des forces d’agression présentes en Afrique. Elle proclame la nécessité de libérer tous les peuples dépendants de l’oppression étrangère, la nécessité de coordonner et d’unir les forces de tous les africains.

Elle demande aux africains de ne négliger aucune forme de coopération dans l’intérêt des peuples africains. Elle dénonce la discrimination raciale en Afrique du sud, de l’est et centrale. Elle proclame l’égalité des droits pour tous les citoyens des pays libres d’Afrique. La conférence apporte son soutien au Gouvernement provisoire de la République Algérienne et à la lutte de l’UPC au Cameroun. Lumumba y réalise le retard de son pays dans le processus de décolonisation et dès son retour, des heurts éclatent au Congo et il revendique l’indépendance du Congo. La conférence entraine aussi l’accélération dans le processus de décolonisation des colonies françaises. Une deuxième révolution a lieu dans le panafricanisme. Désormais il ne s’agit pas seulement des Noirs, mais de tous les peuples africains.

 

Conclusion

Ces conférences sont connues sous le terme de grandes conférences panafricaines. D’autres conférences suivront, avec moins d’impact que ces premières conférences. Si les Africains s’unissent pour penser leur idéologie et leur destinée commune, ils n’ont pas la même conception de cette idéologie. Deux grandes conceptions émergent. La première conçoit le panafricanisme comme l’union des Noirs, et l’autre conçoit le panafricanisme comme l’union du continent africain.

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