La dissolution des partis politiques au Burkina Faso : défense révolutionnaire ou lacune stratégique ?
La décision des autorités du Burkina Faso, sous la direction du capitaine Ibrahim Traoré, de dissoudre les partis politiques suscite un débat intense au sein des forces progressistes africaines. Ce débat ne peut être abordé avec légèreté. Il exige une analyse matérialiste, dialectique, à la hauteur des enjeux historiques qui traversent l’Alliance des États du Sahel (AES). Une analyse sérieuse peut se faire en trois niveaux.
Premier niveau : la logique défensive face à l’impérialisme
Tout régime progressiste qui émerge en Afrique affronte immédiatement l’hostilité des puissances occidentales. L’histoire récente l’a démontré : l’impérialisme ne dort jamais. Lorsqu’il ne peut plus imposer son ordre par la présence militaire directe, il recourt à des instruments plus subtils. Parmi ces instruments, le parti politique d’opposition occupe une place stratégique. La méthode est connue : financement massif des partis d’opposition, aide à la structuration organisationnelle et à la radicalisation, contestation systématique des scrutins, proclamation internationale d’une “victoire” de l’opposition, légitimation d’un changement de régime au nom de la “démocratie”. L’exemple de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire face à Alassane Ouattara illustre cette dynamique : le conflit post-électoral a servi de levier à une intervention internationale qui a abouti à l’éviction d’un pouvoir jugé trop indépendant. À l’inverse, des pays comme le Zimbabwe ont résisté plus longtemps à ce type d’ingénierie politique, bien que soumis à d’autres formes de pressions. Après la chute de l’Union soviétique, les États-Unis d'Amérique se sont largement appuyés sur les partis politiques pour accompagner ou provoquer la transition vers le capitalisme dans plusieurs États et l' éviction des régimes communistes, plus connu sous le nom de vent de l' est.
Dans ce contexte, le gouvernement burkinabè peut estimer que la dissolution des partis constitue une mesure de protection révolutionnaire, surtout dans un pays déjà confronté au terrorisme armé et aux tentatives de déstabilisation. L’AES est en guerre et en temps de guerre, la vigilance devient une exigence vitale. À cela s’ajoute une réalité sociologique : en Afrique, beaucoup de partis politiques ont une base tribale. Ils deviennent des vecteurs de division sociale, instrumentalisables par des forces extérieures. Sous cet angle, la décision peut être comprise comme une mesure défensive. Mais comprendre ne signifie pas approuver sans réserve.
Deuxième niveau : les limites révolutionnaires de la suppression des partis
La suppression définitive des partis politiques pose un problème stratégique majeur. Les partis politiques, même dans un cadre conflictuel, jouent plusieurs fonctions : ils animent la scène politique, obligent le pouvoir à innover, servent de baromètre des aspirations populaires, offrent un mécanisme institutionnel de prise de pouvoir. Lorsque tous les mécanismes légaux d’alternance à la tête de l' État sont bloqués, l’histoire enseigne que les armes deviennent le seul moyen d’expression politique. Fermer toutes les voies institutionnelles, c’est risquer d’ouvrir la voie insurrectionnelle. Un régime progressiste ne doit pas craindre la confrontation politique. Il doit la gagner par le travail, la transformation sociale, la satisfaction des besoins populaires. De plus, l’histoire africaine montre que de nombreux leaders progressistes sont issus de partis politiques : Kwame Nkrumah au Ghana, Sylvanus Olympio au Togo, Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. Les partis politiques ont été des instruments de lutte contre la domination coloniale et néocoloniale. Les abolir définitivement reviendrait à nier une partie de l’histoire révolutionnaire du continent. En plus, les hommes étant changeants, en supprimant toutes les voies alternatives de contrôle de pouvoir, si le régime burkinabè trahit le combat, ce qu'on ne souhaite pas mais qu'il faut toujours envisager, il n' y aura personne pour pouvoir redresser la lutte, ou le remplacer puisque toutes les voies de prise de pouvoir sont bloquées. Une suspension temporaire dans un contexte d’exception peut être discutée. Mais une suppression définitive, avec confiscation des biens par l' État, soulève des interrogations légitimes. Si le Burkina Faso choisit une voie non démocratique, il doit clarifier la nature de son régime : est-il en transition révolutionnaire ? Vers quel modèle institutionnel ? Et si c'est un nouveau modèle alternatif à la démocratie, il doit pouvoir expliquer ce modèle au peuple.
Troisième niveau : s’élever au-dessus du problème
Le véritable enjeu n’est pas seulement institutionnel. Il est idéologique. Un peuple politiquement formé est difficilement manipulable. La réponse stratégique ne réside pas prioritairement dans la suppression des partis, mais dans : la révolution éducative, la décolonisation des programmes scolaires, la formation politique de masse, la construction d’une conscience panafricaine. Même les régimes communistes historiques maintenaient un canal d’expression politique à travers un parti unique structuré, qui concentraient les aspirations populaires. Il existait donc un mécanisme organisé de participation et d’orientation, de prise de pouvoir politique. La question n’est donc pas : “partis ou pas partis ?” La question est : “quel cadre d’expression populaire et quel mécanisme de légitimation du pouvoir ?” Un régime progressiste se maintient durablement non par l’interdiction, mais par : le travail concret, l’amélioration des conditions de vie, la souveraineté économique, la mobilisation consciente des masses. Le chantier est immense : sécurité, industrialisation, réforme agraire, éducation, santé, unité nationale.
Soutien critique et fidélité au combat panafricain
La divergence sur la question des partis et des élections ne remet pas en cause le soutien des forces panafricanistes au régime du capitaine Ibrahim Traoré et à l’AES.
Dans le combat contre l’impérialisme, l’unité stratégique est essentielle. Mais l’unité n’exclut pas le débat. Au contraire, elle l’exige. Supprimer les partis politiques et les élections n’est pas, à nos yeux, la solution structurelle. La solution réside dans la transformation profonde de la conscience et des conditions matérielles du peuple. C’est par le travail révolutionnaire, par la rigueur idéologique et par l’élévation du niveau politique des masses que le Burkina Faso consolidera sa souveraineté. Le combat dépasse les frontières. Il est continental. Et il appelle à une vigilance permanente, mais aussi à une intelligence stratégique à la hauteur de l’histoire.





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